En Grèce au XIXe siècle, l'enseignement de la chimie se concentre essentiellement au niveau des institutions d'enseignement supérieur, faute d'un enseignement scientifique systématisé dans le secondaire avant les années 1890 [Tampakis, 2013]. En effet, la chimie apparaît dans les premiers programmes universitaires comme un enseignement disciplinaire dès la fondation de la première université grecque en 1837. Toutefois, même si la distinction s'opère progressivement entre chimie expérimentale et chimie pharmaceutique, la discipline chimique est d'abord considérée comme un enseignement auxiliaire, utile à la formation des médecins et des pharmaciens du jeune royaume indépendant [Karkanis, 2012]. De fait, dans l'organisation facultaire de l'université athénienne inspiré du modèle bavarois (théologie, droit, médecine, philosophie) [Anderson, 2004], l'enseignement de la chimie relève de la faculté de philosophie mais s'adresse principalement aux étudiants de médecine et de pharmacie.
Ainsi, l'historiographie a souvent considéré le tournant du XXe siècle comme un moment de rupture pour la structuration des sciences physiques en tant que champ scientifique autonome dans l'espace grec. En prenant en compte les discours et les figures éminentes, comme par exemple celle du professeur Anastasios Christomanos souvent présenté comme un intermédiaire essentiel entre l'Allemagne et la Grèce pour la circulation des savoirs chimiques, l'histoire de l'enseignement de la chimie en Grèce est souvent restée au niveau institutionnel sans prendre en compte de manière centrale les dimensions politiques nationales et transnationales attenantes [Sigoundou, 2022 ; Karkanis, 2023]. C'est pourquoi, au-delà des projets et des actions individuelles des professeurs, nous tenterons d'analyser conjointement les dynamiques matérielles et financières qui permettent la constitution de la chimie comme un discipline autonome en lien avec la structuration du nouvel État grec indépendant [Waquet, 2015 ; Chappey & Conchon, 2022]. En effet, il s'agira de comprendre dans quelle mesure la chimie est considérée comme un savoir utile pour les intérêts nationaux en terme de modernisation, ou encore en lien avec les velléités expansionnistes de son territoire national dès la deuxième moitié du XIXe siècle.
Par le biais de l'analyse des demandes de financement des cours de chimie à l'université, le projet de construction du laboratoire de chimie expérimentale (premier laboratoire scientifique grec), l'idée de cette communication est de montrer comment s'opère matériellement et financièrement la bascule entre un enseignement de la chimie considérée comme une discipline auxiliaire à la faculté de médecine et l'école de pharmacie, à une discipline autonome revendiquant être un outil essentiel pour la modernisation, voire l'industrialisation de l'État grec. À l'aide notamment des archives issues du Ministères des Cultes et de l'Éducation publique et du Ministère de l'Intérieur grec, nous mettrons en avant le rôle crucial de la chimie dans la montée en puissance parallèle des sciences physiques ainsi que des injonctions au progrès et à la modernisation de l'État grec.