La trépanation préhistorique : collections et théories savantes en mouvement. Le cas américain.
Séverine Georgin  1@  
1 : Le Mans Université  (UM)
TEMOS CNRS 9016
Avenue Olivier Messiaen - 72085 Le Mans cedex 9 -  France

 

« Lorsque sur le crâne d'un noble personnage, ou le trépan d'un médecin, ou l'arme d'un ennemi, enlevait quelque fragment, on le remplaçait par un morceau de quelque autre matière, et c'est surtout quand le personnage mourait que cette substitution était nécessaire. Décidément, il ne pouvait se présenter chez les morts avec une boîte osseuse incomplète ». [Congrès international des Américanistes : compte-rendu de la première session, Nancy - 1875 t.1-2]

Ces quelques explications du célèbre chirurgien et fondateur de la Société d'anthropologie de Paris, Paul Broca (1824-1880), sont données lors du tout premier Congrès des Américanistes qui se tient à Nancy en 1875. Ces commentaires accompagnent un objet par ailleurs mal décrit : une « amulette crânienne : moulage d'un fragment rond d'un os crânien » disposé dans la première vitrine à gauche d'une salle du Palais Ducal mise à disposition par la Société d'archéologie lorraine pour l'exposition d'Antiquités américaines, entre un masque et des outils lithiques mexicains de la collection Boban.

On imagine mal aujourd'hui l'engouement que suscite le débat sur la trépanation préhistorique et dont témoigne le commentaire de Paul Broca. Ce sujet singulier émerge réellement quelques années avant, en 1867, lorsque Ephraïm George Squier (1821-1888), diplomate américain, apporte à Paul Broca, un autre objet venu des Amériques : un crâne « inca » provenant d'une collection privée de Cuzco et présentant une spectaculaire ouverture rectangulaire au niveau du front. Broca conclut que le crâne a été trépané et que le « patient » a survécu à l'opération. Les membres de la Société d'anthropologie et les chirurgiens de l'Académie de médecine sont stupéfaits. Cette première découverte est complétée en 1873 et 1874 lorsque Barthélémy Prunières (1828-1893), médecin et archéologue amateur, présente des crânes perforés et de curieuses « rondelles » crâniennes provenant de dolmens de Lozère. Alors qu'il se rend au Congrès de l'Association française pour l'avancement des sciences à Lille, Prunières détecte dans la boutique parisienne de l'antiquaire Eugène Boban (1834-1908) deux amulettes mexicaines qui éclairent sa perception de ses pièces néolithiques. Paul Broca, présent au Congrès, fait aussi le lien entre tous ces restes humains. Un nouvel objet scientifique voit le jour : la trépanation préhistorique. Rapidement, le débat prend de l'ampleur au sein de la Société d'anthropologie de Paris d'abord, puis au niveau national et international. Des objets : crânes, disques crâniens, instruments chirurgicaux d'origines géographiques et d'époques diverses sont associés au débat et mis en circulation.

Ma présentation visera à travers le destin d'objets choisis, pris dans la circulation entre la France et l'Amérique à examiner les circonstances présidant au rassemblement de ces collections, ici spécialement américaines, et leurs rôles dans la définition et l'enrichissement du débat sur la trépanation préhistorique entre 1867 et le début du XXe siècle.

 

 


Personnes connectées : 5 Vie privée | Accessibilité
Chargement...