La question du lieu et de l'espace est fondamentale lorsqu'on envisage d'étudier le laboratoire de cartographie créé en 1954 à la VIe section de l'EPHE, lequel devient laboratoire de graphique en 1975. Son histoire est marquée par un travail constant et laborieux d'affirmation de sa place et de sa légitimité scientifique. Cette trame de fond se lit aussi au travers des lieux et espaces du laboratoire.
Le laboratoire de cartographie et de graphique (LG) est avant tout un laboratoire dit de service ou support : créé sur l'initiative des tenants des Annales, Lucien Febvre, Fernand Braudel et Charles Morazé, il répond à la volonté d'alors de renouveler les sciences sociales et leurs méthodes. Le LG a ainsi pour mission de fournir les cartes et graphes pour les chercheurs des autres centres de la VIe section, en particulier pour leurs publications. Les ambitions et les activités de ses membres dépassent rapidement cette seule fonction de laboratoire de service : une aspiration précoce et continue affirme la scientificité des travaux du laboratoire et vise à sa reconnaissance comme laboratoire de recherche.
Le LG est avant tout un espace d'expérimentation. Cette caractéristique fait du LG un ovni parmi les sciences humaines et sociales de la VIe section. Un flou général et durable entoure les activités du laboratoire dont les membres fabriquent de grandes matrices ordonnables difficiles à comprendre et à manier. Le rez-de-chaussée est entièrement dédié aux manipulations des matrices et autres outils développés au laboratoire tandis que les photographies sont épinglées aux murs, au-dessus des meubles à plans. Une micro-géographie du laboratoire laisse ainsi voir une organisation spécifique des activités, principalement orientées vers l'expérimentation ainsi qu'une distribution hiérarchisée et genrée des tâches.
Étudier l'organisation de l'espace interne du laboratoire dévoile non seulement la spécificité de ses activités mais aussi l'inadéquation continue des lieux. D'abord logé dans un grenier rue de Varenne à Paris, le laboratoire déménage en 1963 au 131 boulevard Saint-Michel dans un bâtiment préfabriqué insalubre, inadapté à ses activités et séparé des autres centres de la VIe section. Malgré de nombreuses pétitions, le bâtiment bénéficie de peu de rénovations et un déménagement n'est jamais envisagé par la présidence de l'École. À la fin des années 1990, la volonté de la présidence de l'EHESS de fermer le laboratoire se reflète dans la diminution de l'espace attribué à ses membres et le déplacement du matériel du laboratoire dans des espaces de stockage.
L'analyse de l'espace et du lieu du Laboratoire de graphique est une entrée pertinente pour se saisir de son histoire : l'incapacité à le définir disciplinairement, la perception distante voire méprisante vis-à-vis de ses activités, sa perte de vitesse à partir de la fin des années 1980 se lisent a fortiori dans les lieux et espaces que ce laboratoire occupe, ou n'occupe pas, subit ou s'approprie.