La querelle des exclus. Expliquer la gravitation dans les marges savantes au XVIIIe siècle
Adrien Miqueu  1@  
1 : Université de Lausanne / Institut d'Histoire et d'Anthropologie des Religions  (UNIL / IHAR)
CH 1015 Lausanne -  Suisse

Newton avait, cela est bien connu, laissé dans l'ombre la nature exacte de l'attraction universelle. Le tournant de la mathématisation confirme ce parti pris : la physique s'occupera des effets de cette attraction et non de sa cause première. La question de l'origine de la gravitation va ainsi rapidement devenir le terrain presque exclusif des savants périphériques, des exclus de la mathématisation et autres « para-scientifiques », exactement comme le sera la cosmogonie au XIXe siècle. Cette arène parallèle, qui se déploie dans les académies provinciales, les publications à compte d'auteur et quelques revues savantes, est aussi le théâtre d'affrontements. Car au même titre que n'importe quelle théorie savante, l'explication de la nature de la gravitation est affaire de priorité, de soupçon de plagiat et de critiques mutuelles.

Le Genevois George-Louis Le Sage (1724-1803), bien connu pour sa théorie corpusculaire de la gravitation, suit de près ces débats et ferraille avec quiconque avancerait un système similaire au sien sans le citer. En 1756, une controverse à trois parties s'engage dans les pages du Mercure de France et des Observations sur la Physique, entre Le Sage, un chanoine dijonnais et un peintre querelleur, Jacques Gautier d'Agoty. Chacun assure que son système, similaire à ceux des autres, est entièrement original. Si tous critiquent le tournant mathématisé de la physique et encouragent les systèmes descriptifs, qualitatifs et spéculatifs, ils n'en sont pas pour autant solidaires entre eux. Car se joue encore ici des enjeux de pouvoir et de reconnaissance, dans un espace de science amateure qui ne cesse de se contracter et qui ne laissera bientôt plus au dilettante que les observations naturalistes. L'explication du phénomène par excellence, la gravitation, est perçu par ces marginaux forcés comme un moyen d'accéder à l'arène savante officielle, celle de l'Académie des Sciences de Paris et de ses publications.

Cette communication vise à restituer, par l'étude de cette passe d'armes de 1756 et de la trajectoire savante de Le Sage, les relations ambiguës et conflictuelles entre détracteurs de la mathématisation. Ceux-là, loin de former un front uni, adoptent des postures différentes vis-à-vis de l'héritage newtonien, se définissant tantôt continuateur, correcteur ou contradicteur du savant anglais.


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