George-Louis Le Sage contre l'establishment : trois siècles de cosmologies alternatives.
Adrien Miqueu  1@  
1 : Université de Lausanne / Institut d'Histoire et d'Anthropologie des Religions  (UNIL / IHAR)
CH 1015 Lausanne -  Suisse

Le modèle cosmologique communément admis, celui basé sur le Big Bang et la relativité générale, fait l'objet d'âpres critiques aux marges de la communauté scientifique. Ces « alter-scientifiques », comme les nomme Alexandre Moatti, et qui se composent de savants amateurs, physiciens en rupture avec l'institution, ou encore ingénieurs en retraite, rejettent vigoureusement les mesures du décalage vers le rouge, l'interprétation de la gravité par la relativité d'Einstein et le modèle expansif de l'Univers.

Certains d'entre eux vont y substituer, comme modèle alternatif, celui d'un physicien genevois du XVIIIe siècle : Georges-Louis Le Sage (1724-1803). Ce dernier, en réaction lui aussi à un « establishment », newtonien celui-ci, avait avancé une explication corpusculaire de la gravitation. Selon Le Sage, l'univers est baigné d'un flux incessant de corpuscules qui poussent les corps les uns vers les autres par effet d'écran. L'attraction, dont les newtonien n'avait pas précisé la nature précise, se fait impulsion. Ce modèle, bien connu des savants du XIXe siècle (étudié et réfuté par Maxwell, Poincaré ou encore Lorentz), va être réactivé dans la seconde moitié du XXe siècle par les cercles « anti-relativistes ». La relativité d'Einstein, qui avait définitivement écarté les explications mécanistes de la gravitation en en faisant une affaire de géométrie, est alors contestée sur la base d'une lecture particulière de la physique quantique, qui permettrait de quantifier le phénomène avec des particules « lesagiennes » – des gravitons.

Ces théories cosmologiques à la Le Sage, qui reposent sur des mesures disputées et une défiance constante vis-à-vis d'une science jugée « mainstream », s'agrègent à d'autres théories pseudo-scientifiques, comme celle expliquant les tremblements de terre et la dérive des continents par l'augmentation du volume de la Terre, conséquence logique de la captation par la planète d'une partie des corpuscules gravifiques.

Cette communication vise à expliciter les raisons historiques, sociologiques (et peut-être psychologiques) de cette réactualisation et de la persistance d'une théorie cosmologique perpétuellement en marge : aux concepts contre-intuitifs et déroutants de la physique du XXe siècle, le modèle simple, mécaniste et déterministe de Le Sage procéderait d'un appel au « bon sens » que les sciences auraient abandonné. Dans des publications et colloques parallèles, où l'on vilipende le « dogme de l'espace courbe » et les « évangélistes du Big Bang » (Arp, 2002), ces physiciens marginaux (tels que Halton Arp, Tom Van Flandern ou Matthew Edwards) rejouent la trajectoire de Le Sage, toujours en périphérie de la République des Lettres.

George-Louis Le Sage, Lucrèce Newtonien (Berlin : Decker, 1784).

Halton Arp, « The Observational Impetus for Le Sage Gravity », in Matthew R. Edwards (éd.), Pushing gravity : New perspectives on Le Sage's theory of gravitation. (Montréal : Apeiron, 2002).

Alexandre Moatti, Alterscience : Postures, dogmes, idéologies (Paris : Odile Jacob, 2013).


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