Les vues soviétiques de l'intelligence artificielle : de la « machine pensante » à l'outil de contrôle
1 : Centre d'études russes, caucasiennes, est-européennes et centrasiatiques
(CERCEC)
* : Auteur correspondant
CNRS
CERCEC - UMR 8083 EHESS/CNRSBâtiment EHESS, 2, cours des Humanités 93322 Aubervilliers cedex -
France
Cette proposition de communication cherche à revenir sur le développement intellectuel et institutionnel du programme de recherche sur l'intelligence artificielle (IA) en Union soviétique dans les années 1970 et 1980 en le replaçant dans le mouvement technoscientifique de rationalisation de la société soviétique plus large. En s'appuyant sur les fonds d'archive jusqu'alors inexplorés et les publications de l'époque, cette enquête reconstruit les lieux et les idées desquels il s'est inspiré. En retraçant leurs origines dans les débats qui ont accompagné l'introduction de la cybernétique dans la vie intellectuelle et politique soviétique à partir de la fin des années 1950, je montre comment les conceptions soviétiques des « machines pensantes » ont interagi avec le matérialisme dialectique et les imaginaires sociotechniques communistes de la gouvernance et du contrôle. Ce socle intellectuel et idéologique commun aux chercheurs soviétiques permet d'expliquer la réticence des partisans de l'IA soviétique à accepter la propriété de « pensée » des machines électroniques et l'accent mis sur la gestion organisationnelle (contrôle) plutôt que sur la rationalité individuelle (choix).
Je démontre cette spécificité culturelle et politique des projets d'intelligence artificielle soviétique à partir de l'exemple du programme de « gestion situationnelle » développé par Dmitry Pospelov, visant à rationaliser la gouvernance soviétique. Cette orientation spécifique peut être comprise, d'une part, au regard d'autres programmes de rationalisation de la gestion soviétique, tels que l'analyse des systèmes et la cybernétique économique, et, d'autre part, en opposition à l'approche purement statistique ou mathématique de la modélisation des processus cognitifs. Enfin, je montre que la recherche sur la « gestion situationnelle » incarnait une vision potentiellement subversive de la société soviétique en tant que système distribué, autorégulé et auto-organisé par le biais d'interactions locales. Cependant, l'IA soviétique a sans aucun doute participé à la rationalisation algorithmique de la société et de l'expérience humaine, en concevant des mécanismes de contrôle dans des systèmes hybrides homme-machine et en soulignant que le but de l'IA était essentiellement de modéliser et de contrôler les comportements. Les spécialistes de l'IA ont cherché à fournir aux gestionnaires un nouveau langage et un nouvel ensemble d'outils pour les aider à résoudre les problèmes sur le terrain. La conception de l'IA de Dmitry Pospelov se situe précisément à la frontière floue où le contrôle cybernétique des machines devient la gestion des sociétés humaines. Une machine « intelligente » finirait par « contrôler » sur le point où l'homme échoue face à une complexité écrasante.