A en croire certains scientifiques, nous nous trouvons aujourd'hui à un tournant de la psychiatrie contemporaine (Nutt, 2019). D'autres vont jusqu'à parler de « changement de paradigme » (Gründer, 2021) ou même de « révolution » (Cameron & Olson, 2022). Ce qui suscite les espoirs des spécialistes du domaine, ce sont les psychédéliques, qui seraient extrêmement efficaces pour traiter les patients qui ne répondent pas aux traitements actuels (Nichols, 2016). De plus en plus d'études suggèrent en effet qu'ils permettraient de traiter des troubles aussi divers que la dépression, l'anxiété ou les addictions (Carhart-Harris, 2018).
Si les premières recherches occidentales sur les psychédéliques reposaient principalement sur l'auto-expérimentation, sur des témoignages de patients et sur un ensemble hétérogène de textes littéraires (Pollan, 2018), l'usage d'animaux de laboratoire non humains pour compléter ces approches s'est répandu rapidement. Utiliser ces animaux permet aux scientifiques d'explorer les mécanismes sous-jacents à l'action de ces substances, d'en préciser les propriétés pharmacologiques, et d'évaluer les effets d'administrations répétées. À ce titre, l'usage d'animaux de laboratoire pour étudier les psychédéliques n'est pas surprenant, et s'inscrit dans un mouvement plus général qui concerne toute la biologie expérimentale, et qui trouve ses origines dès le début du XXème siècle (Rader, 2004; Logan, 2002). Toutefois, il existe une spécificité des psychédéliques : les effets subjectifs de ces substances, qui catalyseraient une expérience subjective intense, pourraient être à l'origine des effets thérapeutiques (Yaden & Griffiths, 2020). Alors, dans ce domaine plus qu'ailleurs, l'usage d'animaux interroge : si de tels effets subjectifs sont centraux pour obtenir des bénéfices thérapeutiques, on peut se demander si l'utilisation d'animaux non humains est la méthode la plus appropriée pour les étudier. A ce propos, certains spécialistes soutiennent que nous devrions privilégier les études chez l'humain (Carhart-Harris, 2023).
Cette question de la pertinence des animaux de laboratoire pour comprendre les psychédéliques soulève à la fois des enjeux épistémiques et historiques : quel peut-être l'apport des animaux de laboratoire pour comprendre les effets thérapeutiques des psychédéliques ? Quelles sont les origines d'un tel projet ? Quels que soient les enjeux auxquels on s'intéresse, l'expérimentation animale reste un angle mort des ‘‘psychedelic studies''. C'est pourquoi, au cours de cette présentation, nous proposons de commencer par traiter la question historique : d'où vient le projet de l'utilisation d'animaux de laboratoire dans la recherche sur les psychédéliques ? Comment étaient-ils employés aux débuts des recherches occidentales sur les psychédéliques, et comment le sont-ils aujourd'hui ?
Pour répondre à ces questions, notre présentation comprendra trois temps. D'abord, nous présenterons les usages que les scientifiques, principalement étasuniens, faisaient des animaux de laboratoire avant 1980. Ensuite, nous approfondirons l'un de ces usages, qui consiste à prédire, grâce à l'animal, le potentiel hallucinogène d'une substance pour l'humain. Enfin, nous comparerons ces usages aux pratiques contemporaines. Nous défendrons l'idée que l'histoire de l'expérimentation animale dans la recherche psychédélique peut inspirer des idées aux chercheurs contemporains, mais aussi nous donner des pistes pour répondre aux enjeux épistémiques qu'elle soulève.