L'herbier moral ou les bonnes feuilles de Mme Genlis : essais d'hybridation de botanique et de littérature dans les marges des pratiques savantes
Sarah Benharrech  1@  
1 : Héritages : Culture(s), Patrimoine(s), Création(s)  (Héritages - UMR 9022)
Université de Cergy Pontoise, CNRS, Ministère de la Culture et de la Communication
33 boulevard du port 95011 CERGY -  France

Félicité Du Crest comtesse de Genlis (1746-1830) fut l'une de ces praticiennes de la botanique recensées dans les travaux de Roger L. Williams, Ann B. Shteir, Sam Georges, Marc Philippe et Gilles André, Emilie-Anne Pépy,[1] etc. Ses connaissances en floristique sont attestées par des herborisations, un herbier de dessins de plantes et des notes prises sur la botanique d'Achille Richard, les Nouveaux éléments de botanique et de physiologie végétale (première édition en 1819). Ce qui distingue toutefois Mme de Genlis des autres amatrices, c'est qu'elle intègre la connaissance des plantes dans une vaste gamme de projets éducatifs visant à cultiver chez les filles et les garçons, curiosité, moralité et goût, tels qu'elle les présente dans son « Discours sur la botanique »[2]. Épistémologie, esthétique et éthique sont les trois fondements des projets éducatifs de la pédagogue Mme de Genlis qui, en bonne disciple du Rousseau des Lettres élémentaires sur la botanique et de L'Émile, recommande en outre les herborisations comme soin du corps. Dans ce contexte elle pratique, toujours dans une visée didactique, un genre nouveau, celui de la botanique littéraire. Par ce terme nous désignons des ouvrages tels que l'herbier morall'Herbier héraldiqueLa botanique historique et littéraire et La Maison rustique, pour servir à l'éducation de lajeunesse (Maradan, 1810). Tous ces ouvrages témoignent de l'entrée de la botanique dans ce qui est alors entendu comme culture générale au début du XIXe siècle, et annoncent l'introduction de la pratique de l'herbier dans les écoles élémentaires. Or le plus étonnant est que Mme de Genlis ait pu penser que le format de l'herbier, dans sa matérialité et ses caractères visuels, pût être transposable dans les domaines de l'écrit.

Le premier objet de cette présentation sera de faire le point rapide sur les activités botaniques de Mme de Genlis. Ensuite, on essaiera de cerner en quoi l'herbier en tant qu'instrument de présentation et de scénographie de spécimens végétaux a pu être tenu pour modèle dans des domaines de l'écriture littéraire et ce que cette forme matérielle pouvait apporter de nouveau aux genres d'observation morale et de compilation historique. Cette enquête nous amènera à considérer la réception de la forme « herbier » et de ses multiples avatars auprès du public non savant. Enfin, nous envisagerons brièvement les circonstances dans lesquelles s'est répandu cet engouement pour les herbiers de mots.

 


[1] Roger L. Williams, Botanophilia in Eighteenth-Century France. The Spirit of Enlightenment. Dordrecht-Boston-London, Kluwer Academic Publishers, 2001 ; Ann B. Shteir, Cultivating Women, Cultivating Science: Flora's Daughters and Botany in England 1760 to 1860, Johns Hopkins University Press, 1999 ; Sam George, Botany, Sexuality and Women's Writing 1760-1830: From Modest Shoot to Forward Plant, Manchester University Press, 2007 ; Emilie-Anne Pépy, « Les femmes et les plantes : accès négocié à la botanique savante et résistance des savoirs vernaculaires (France, xviiie siècle) », Genre & Histoire, 22 | Automne 2018, Online since 21 January 2019 ; Gilles André, Marc Philippe, « Contributions féminines à la floristique de la France avant 1870 », Le Journal de botanique, n°90, 2020. pp. 35-60.

[2] Discours moraux sur divers sujets, et particulièrement sur l'éducation, 3e édition, Paris, Crapelet, an X-1802 [1e édition en 1790 ; 22e en 1797], p. 193-205.


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