Entre rationalisme et rationalisation : La traduction automatique au Gouvernement du Canada (1965-1972)
Théo Lepage-Richer  1@  
1 : University of Toronto at Mississauga
3359 Mississauga Road, Mississauga, ON L5L 1C6 -  Canada

Au sommet de la guerre froide, alors que les puissances mondiales s'appuyaient sur les nouvelles technologies de l'information pour asseoir leur domination tant économique que militaire, l'État canadien s'engageait dans la recherche en intelligence artificielle (IA) avec un objectif bien plus modeste : la traduction de documents de l'anglais vers le français.

Créé à l'aube de l'adoption de la Loi sur les langues officielles (1969), dont la fonction première était d'exiger que tous les documents fédéraux soient publiés simultanément en anglais et en français, le programme de traduction assistée par ordinateur du Conseil national de recherches du Canada visait à identifier des alternatives technologiques à l'embauche massive de nouveaux traducteurs pour satisfaire cette exigence. Limité dans ses ressources, le gouvernement du Canada finança le développement d'outils informatiques conçus pour diviser le processus de traduction en tâches simples et standardisées pouvant être réalisées par des secrétaires et sténographes sans formation préalable en traduction. Bien qu'infructueux, ce programme mit de l'avant une vision de l'IA comme une technologie organisationnelle, dont la fonction serait de réduire la dépendance du gouvernement à l'égard du personnel qualifié et de restaurer un certain niveau de contrôle sur une organisation aussi vaste que la fonction publique canadienne.

En reconstituant l'histoire de ce programme, cette communication retrace l'émergence d'une conception de l'IA inspirée par les nouvelles idées sur l'organisation et la gouvernance qui circulaient au sein du gouvernement canadien au cours des années 60 et 70. Caractérisée par la montée du séparatisme québécois et l'émergence d'un front commun d'opposition autochtone, cette période fut particulièrement propice à l'adoption de nouvelles idées sur le rationalisme—et la rationalisation—comme moyens de maintenir l'unité nationale. En analysant des documents d'archives récemment déclassifiés, cette communication illustre la façon dont l'IA fut initialement conçue par les administrateurs publics comme une technologie prometteuse pour mettre en pratique une vision du fédéralisme dit « rationnel » (Trudeau 1968). En plus de contribuer à la littérature croissante sur l'histoire de l'IA hors du contexte américain (ex. Liu 2019, Medina 2011, Pickering 2010), cette communication met de l'avant un précédent important qui permet d'illustrer la proximité historique entre les conceptions de l'IA et les modèles de gouvernance développés au cours de la seconde moitié du 20ème siècle (voir Braman 2006, Galloway 2014, McKelvey 2018).


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