Les effets de l'essor de l'astrophysique en tant que discipline sur les carrières scientifiques en France (1945 – années 1990)
Véronique Gillier  1@  
1 : Triangle
Université de Lyon, ENS de Lyon

Qu'ils soient astronomes, physiciens ou mathématiciens de formation, les astrophysiciens tendent à s'autonomiser en tant que communauté scientifique sur la période, autour de savoirs et d'objets de recherche communs, de méthodes et d'instruments spécifiques, qui les différencient des membres de leur disciplines-mères.

« L'astrophysique est une science de l'observation dont les progrès sont directement reliés aux évolutions techniques », explique l'astrophysicien Roland Lehoucq (Lehoucq & Guignard, 2020). L'astrophysique est née de la mise au point et de l'utilisation d'une nouvelle méthode, la spectrographie, qui permet de mettre à profit les connaissances physiciennes dans l'étude des astres. On pourrait donc la décrire comme une sous-discipline de la physique ou de l'astronomie, ou bien la considérer comme une discipline hybride. Une discipline se caractérise par l'existence d'un corpus de savoirs particulier, de savoir-faire et de méthodes spécifiques, et d'une communauté scientifique qui peut s'appuyer sur des institutions propres. A quel point l'astrophysique peut-elle être considérée comme une discipline à part entière ? Au-delà de ces questions institutionnelles et conceptuelles, il faut considérer concrètement ce que cela signifie pour les acteurs et actrices en jeu : en termes de formation, de carrières, d'identité professionnelle, etc. L'émergence d'une nouvelle discipline participe à reconfigurer le paysage scientifique, la structure et le fonctionnement des réseaux, les parcours individuels. Dans le contexte de la seconde moitié du XXe siècle, l'astrophysique constitue un cas intéressant, en particulier en France. A l'heure de la « big science » (« science lourde ») et de l'internationalisation des pratiques de recherche, elle apparaît comme symptomatique des recompositions globales de la science occidentale, et revêt en même temps des enjeux spécifiques au terrain français : dans les schémas de carrière, dans les relations entre institutions, dans les frictions entre statuts (notamment entre universitaires et astronomes), etc.

Pour certains, l'astrophysique, c'est de l'astronomie. Cependant, des marqueurs disciplinaires forts se dessinent. Evry Schatzman (physicien de formation, père de l'astrophysique théorique française) soulignait par exemple le fait que « les gens comme [lui], ne connaissant pas les constellations, n'étaient pas considérés comme de vrais astronomes » (Schatzman & Picard, 1987). Il paraît donc intéressant de se pencher sur l'effet de l'essor et de l'institutionnalisation de l'astrophysique en tant que discipline scientifique sur les carrières en France. En 1936 est créé le premier laboratoire propre, l'Institut d'astrophysique de Paris (IAP), accompagné d'un observatoire spécialisé, l'Observatoire de Haute-Provence (OHP). Le premier DEA apparaît en 1964 et la mention de l'astrophysique apparaît dans la nomenclature du CNRS en dès 1948 (mais au CCU seulement en 1987). Notre étude se concentrera donc sur la période qui s'ouvre en 1945, jusqu'au début des années 1990 qui sont notamment marquées par les débuts de l'Institut national des sciences de l'univers (INSU, remplaçant l'INAG), chargé de coordonner la recherche dans le domaine à l'échelle nationale.

Pour cela, nous pouvons nous appuyer sur les nombreuses sources des observatoires, des universités et du CNRS, mais aussi sur des archives orales (dont certaines inédites) qui permettent de rendre compte des parcours. Issus d'un travail de thèse débutant, ces considérations visent aussi à ouvrir des pistes et suggérer des hypothèses.


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