Si les premiers ordinateurs n'ont été installés en France qu'au milieu des années 1950, des réflexions sur les « cerveaux électroniques » étaient apparues dès la décennie précédente dans le bouillonnement cybernéticien, inspirant notamment l'organisation d'un grand congrès international sur « Les Machines à Calculer et la Pensée Humaine » au CNRS en janvier 1951. En 1959 un autre congrès, tenu à l'Unesco par les jeunes sociétés savantes vouées au traitement de l'information, révélèrent aux proto-informaticiens français l'étendue des applications non-numériques, particulièrement des recherches en IA. Au même moment, des laboratoires se créaient pour développer la traduction automatique, avec le soutien de la Défense. Au cours de la décennie suivante émergèrent trois directions de recherches : les perceptrons à l'université de Toulouse, l'informatique documentaire et la preuve automatique de théorèmes à l'Institut Blaise Pascal à Paris, où l'IA commençait à être enseignée dans le DEA d'informatique. D'autres centres se lancèrent bientôt dans les problèmes de reconnaissance de parole ou d'image, notamment à Nancy, tandis qu'à Marseille l'équipe Colmerauer développait Prolog, langage profondément novateur qui allait devenir un standard en IA. Dans les années 1980, le « défi japonais » et l'engouement pour les « systèmes experts » stimulèrent les efforts de R&D, non seulement dans le monde académique, mais aussi désormais dans l'industrie, particulièrement dans les laboratoires d'IBM France et de Bull. S'ouvrent alors de nouvelles voies, notamment avec le travail pionnier de Yann LeCun sur l'apprentissage profond.
Au-delà de cette collection d'histoires locales, il serait souhaitable d'étudier différentes questions : Comment les centres français d'IA se sont-ils situés dans un contexte scientifique international où la R&D était en partie ouverte, en partie secrète ? Dans quels réseaux, dans quelles configurations d'acteurs et d'agenda (locaux, nationaux, étrangers) ont-il émergé et fonctionné, avec quel niveau de ressources ? Quel rôle jouèrent l'OTAN et d'autres organisations vouées à piloter l'internationalisation du savoir ? Quelles furent les relations avec l'IA soviétique ? La recherche française en IA a-t-elle subi les cycles d'enthousiasme de refroidissements qui caractérisèrent la scène américaine dans ce domaine ? Comment la recherche française en IA s'articulait-elle avec l'effort militant des informaticiens pour promouvoir leur discipline comme une « science » ?
Cette étude s'appuie sur les archives des organismes de recherche et sur une série d'entretiens avec des acteurs français de l'IA.
Une première esquisse en a été donnée dans L'Informatique en France de la seconde guerre mondiale au Plan Calcul. L'émergence d'une science (Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2010), l'une des premières tentatives pour intégrer l'IA dans l'histoire de l'informatique.