Le muséum comme carrefour des sciences naturelles : analyse croisée de trajectoires scientifiques muséales et académiques dans des sciences déclassées
Anna Mesclon  1@  
1 : Nantes Université - Centre Nantais de sociologie  (CENS)
Nantes Université - UFR Sociologie
Chemin de la Censive du Tertre - BP 81227 - 44312 Nantes Cedex 3 -  France

Résumé court : À partir du cas d'une métropole de province, cette communication propose d'analyser des trajectoires de naturalistes au regard de la trajectoire suivie par les sciences naturelles dans la structuration du champ académique de la ville étudiée. Dans cette configuration locale, nous soulignons la manière dont le muséum d'histoire naturelle en tant qu'institution cristallise la tension entre l'ancrage amateur et l'ancrage universitaire des sciences naturelles (Charvolin, Micoud, et Nyhart 2007), tout en constituant un espace de perpétuation de pratiques d'observation, de classification et d'inventaire de la faune et de la flore héritées d'une longue histoire savante (Chaline 1995; Lacour 2014) et aujourd'hui dévaluées académiquement.

Résumé :

La communication repose sur une recherche portant sur une grande ville de l'ouest de la France. Le muséum d'histoire naturelle de cette ville constituait le centre névralgique de la vie scientifique locale avant l'ouverture tardive, au début des années 1960, d'une université (Dhombres 1990; Emptoz 2002). Reflet de transformations plus globales (Pestre 2015; Pickstone 2001), l'organisation de l'enseignement et de la recherche au sein de la faculté de sciences s'y est fortement transformée entre les années 1960 et les années 1990 (Houzé-Robert 2005), voyant notamment diminuer l'approche naturaliste, descriptive et systématique fondée sur la pratique du terrain et la décomposition de la connaissance par taxons (ornithologie, entomologie, minéralogie, etc.), au profit de sciences de laboratoire plus expérimentales, et de disciplines comme la biologie moléculaire. Avec ces transformations du champ académique, ce sont des manières de faire science et des trajectoires de scientifiques qui se sont trouvées dévaluées.

Après avoir présenté ces transformations, la communication adoptera une perspective socio-historique attentive à ce qui se joue dans la rencontre entre l'histoire faite chose et l'histoire faite corps (Bourdieu 1997). Elle reviendra sur les convergences et les luttes de territoire (Abbott 1988) qui se jouent aujourd'hui entre des naturalistes universitaires entrés en poste avant l'avènement de ces transformations, très investis dans des partenariats avec le muséum de la ville, dont les positions académiques sont désormais déclassées ; et des naturalistes non chercheurs, parfois non diplômés de l'université, que le fonctionnement frontalier de l'univers des sciences naturelles autorise aussi à se définir comme scientifiques. Pour ces derniers, qui se définissent avant tout comme scientifiques (et non comme "professionnels de la culture"), obtenir un poste au sein du muséum d'histoire naturelle de la ville s'est apparenté à une voie de consolation leur ayant permis de poursuivre leur vocation scientifique.

Dans ces histoires enchevêtrées, le muséum d'histoire naturelle, institution ancienne dont les missions scientifiques ont décru lorsque l'université a ouvert (Van Praët 1996), a constitué durant toute la seconde moitié du 20ème siècle ce qu'on pourrait appeler un espace de reclassement, bien fait pour accueillir l'investissement des chercheurs en voie de déclassement dans leur univers professionnel d'appartenance, mais aussi des scientifiques dont la vocation naturaliste a été mal récompensée scolairement ou professionnellement.

Les analyses présentées dans cette communication s'appuient sur diverses données. D'abord, plus de 70 entretiens issus de deux enquêtes ethnographiques (l'une réalisée entre 2015 et 2019 au sein du muséum de cette ville, et l'autre actuellement en cours dans le cadre du projet ANR ESTUER, réalisée auprès des acteurs de la protection de l'environnement dans l'estuaire de la Loire), dont 6 entretiens biographiques réalisés avec des naturalistes dont nous avons retracé la trajectoire. Ensuite, l'analyse d'archives et de documents liés au muséum de Nantes (sociétés savantes affiliées et composition des commissions du musée depuis 1831 ; rapports d'activité, revues de presse, publications des membres du musée, organigramme, documentation sur le personnel, etc., depuis 1954). Enfin, l'analyse s'appuie sur le croisement entre nos matériaux d'enquête et les travaux d'histoire des sciences portant sur la vie scientifique nantaise (Dhombres 1990; Emptoz 2002; Houzé-Robert 2005).

Bibliographie

Abbott, Andrew. 1988. The system of professions: an essay on the division of expert labor. Chicago: University of Chicago Press.

Bourdieu, Pierre. 1997. Méditations pascaliennes. Paris: Seuil.

Chaline, Jean-Pierre. 1995. Sociabilité et érudition. Les sociétés savantes en France. CTHS.

Charvolin, Florian, André Micoud, et Lynn K. Nyhart. 2007. Des sciences citoyennes ? la question de l'amateur dans les sciences naturalistes. La Tour d'Aigues, France: Éd. de l'Aube.

Dhombres, Jean. 1990. Un musée dans sa ville. Sciences, industries et sociétés dans la région nantaise XVIIIe-XXe siècle. Ouest Editions.

Emptoz, Gérard. 2002. Histoire de l'université de Nantes, 1460-1993. Presses Universitaires de Rennes.

Faugère, Elsa, et Isabelle Mauz. 2013. « Une introduction au renouveau de la taxonomie ». Revue d'anthropologie des connaissances 72(2):349‑64.

Lacour, Pierre-Yves. 2014. La République naturaliste: collections d'histoire naturelle et Révolution française: 1789-1804. Paris: Muséum national d'histoire naturelle.

Houzé-Robert, Emmanuelle. 2005. « Les enseignants-chercheurs de la Faculté des Sciences et Techniques de l'Université de Nantes : Récits de vie professionnelle et dynamique de la science ». Thèse de doctorat en sociologie, Université de Nantes, Nantes.

Pestre, Dominique. 2015. « Savoirs et sciences de la Renaissance à nos jours. Une lecture de longue durée ». P. 461‑85 in Histoire des sciences et des savoirs. Tome 3, le siècle des technosciences. Paris: Seuil.

Pickstone, John V. 2001. Ways of knowing: a new history of science, technology, and medicine. Chicago: University of Chicago Press.

Van Praët, Michel. 1996. « Cultures scientifiques et musées d'histoire naturelle en France ». Hermes, La Revue n° 20(2):143‑49.


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