Faire la lumière sur la saisonnalité de la production : éclairage artificiel et contrôle du cycle de ponte dans la recherche avicole, États-Unis, env. 1910-1940.
Lucie Gerber  1, 2, 3@  
1 : Gerber  (Lucie)
(INSHS), CNRS : UMR7363
4 rue Kirschleger, F-67085 Strasbourg Cedex -  France
2 : Centre National de la Recherche Scientifique  (CNRS)
CNRS
3 : Sociétés, acteurs, gouvernement en Europe  (SAGE)
CNRS - Unistra
Maison interuniversitaire des sciences de l'homme - Alsace 5 allée du Général Rouvillois 67083 Strasbourg Cedex -  France

L'éclairage artificiel des poulaillers a été expérimenté de manière empirique par quelques fermiers depuis la fin du XIXᵉ siècle au moins. Aux États-Unis, cette pratique s'est répandue au cours de la première moitié du XXᵉ siècle, quand l'aviculture est devenue un business à part entière, et parallèlement à l'électrification des campagnes. Elle a été largement encouragée par la recherche et la vulgarisation agricoles. Au sein des nouveaux départements d'aviculture des collèges d'agriculture, chercheurs et ingénieurs se sont employés à élucider les conditions environnementales optimales de la production hivernale d'œufs. Leur attention s'est tôt portée sur le cycle annuel des variations de la durée d'éclairement journalier reçu par les poules pondeuses en zone tempérée, associant celui-ci à leurs rythmes reproductifs et alimentaires. Dès la fin des années 1910, ces experts ont expérimenté l'éclairage artificiel des poulaillers pour s'émanciper de la la périodicité saisonnière de la production, c'est-à-dire maintenir les poules en activité pendant les mois d'automne et d'hiver, quand les œufs étaient plus rares et plus chers.

Dans cette communication, j'aborde l'artificialisation des milieux d'élevage par le prisme de la rationalisation des usages productifs de l'éclairage artificiel en aviculture. Je m'appuie principalement sur les archives de James E. Rice, le premier professeur d'aviculture du pays, ainsi que sur la littérature avicole et des articles de presse pour reconstituer les travaux de recherche et de vulgarisation qui en ont fait la clé de la « production perpétuelle d'œufs ». Mon analyse porte sur les conceptions changeantes des influences environnementales sur l'organisme, d'abord en termes d'acclimatation puis de photopériodisme, et leur intégration à des préoccupations commerciales et des schémas de la pensée industrielle. Une conception de la saisonnalité comme habitude prise par un animal ayant conservé sa nature « tropicale », une habitude réversible, car fixée par l'environnement, a ainsi rencontré un idéal de régularité de la production, conduisant à désynchroniser le cycle de ponte du passage des saisons pour mieux l'accorder à celui du marché. J'explore également les liens entre l'élaboration de milieux de production artificiels et l'interprétation de l'action de la lumière sur les poules. D'abord considérée comme un facteur influençant la consommation alimentaire, la lumière a été reconceptualisée dans les années 1930 et 1940 comme un stimulus physiologique de l'activité reproductive, sous l'influence des travaux sur le photopériodisme, accompagnant une diversification des régimes lumineux et de leurs champs d'application en aviculture. L'histoire de l'éclairage artificiel en aviculture permet d'explorer la part des milieux dans la formation des imaginaires technoscientifiques de la modernité agricole, tout en soulignant la pertinence d'une entrée par les rythmes et les temporalités.


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