Les objets de la psychologie comparée
Chloé Mondémé  1@  
1 : Laboratoire Triangle
CNRS : UMR5206, École normale supérieure - Lyon (ENS Lyon)

Cette contribution s'intéresse aux « objets » de la psychologie comparée, pas seulement entendus au sens classique « d'objets d'étude » ou d'objets scientifiques (Daston, 2000) – en l'occurrence, le comportement et la cognition chez les espèces non-humaines – mais aussi entendus en un sens tout à fait concret : les choses, les artefacts, les appareillages, les manipulanda, l'environnement matériel qui forge, informe, et co-produit le savoir sur le comportement et la cognition animale.

Boîtes et labyrinthes des behavioristes, cagettes en bois et sticks pour attraper la nourriture inaccessible (Köhler, 1925), tubes dissimulant les ressources, gobelets sur le modèle du bonneteau, lexigrammes à toucher sur des écrans, tableaux acoustiques : chaque artefact produit des types de connaissances spécifiques tout en dessinant en creux sa définition propre du comportement et de l'esprit. Ainsi, les dispositifs de la boîte ou du labyrinthe, qui généraient chez les animaux des comportements binaires, ont été décrits comme induisant une conception associationniste de l'apprentissage par essai-erreur (Washburn et al., 1994) ; là où des contextes expérimentaux apparemment moins contraints ont favorisé la notion d'insight pour caractériser la résolution de problèmes, ouvrant la voie aux approches cognitivistes.

La réalisation pratique des protocoles repose sur un attirail d'artefacts techniques qui ne sont pas de simples objets inertes mais sont au cœur de l'interaction expérimentale. Leur usage, pas toujours écologiquement pertinent pour les espèces cibles investiguées, fait l'objet d'adaptations ad hoc (Penn & Povinelli, 2007 sur la comparaison corbeaux / rats dans l'usage de la table ; Hill et al., 2018 pour l'adaptation du protocole de la « False Belief Task » à des dauphins).

En réfléchissant à la place des objets dans leur matérialité, il s'agit d'apporter une contribution à un champ de recherche intéressé à l'étude des pratiques concrètes au cœur de l'activité scientifique, tel qu'il a pu se développer dans divers courants de la sociologie et de l'histoire des sciences (Lynch, 1985 ; Bert & Lamy, 2021), mais aussi au sein même de la psychologie comparée (Washburn et al., 1994).

Précisément parce que les objets ont un usage situé (Conein, Dodier, Thevenot, 1993), que cet usage est le résultat d'une socialisation, et que leur manipulation prend toujours sens dans un contexte local, cette contribution se conclura en discutant des effets épistémologiques de l'usage de tels artefacts pour la conception d'une cognition animale dont la définition et la mesure se trouvent systématiquement annexées au modèle de cognition sociale humaine. Ce faisant, elle ouvrira une discussion critique sur la manière dont l'exceptionnalisme humain est, en dépit d'arguments continuistes par ailleurs avancés, un objet tacite de la psychologie comparée.

 

Références bibliographiques

BERT Jean-François, et LAMY Jérôme, (2021) Voir les savoirs : lieux, objets et gestes de la science. anamosa.

CONEIN Bernard, DODIER Nicolas et THEVENOT Laurent (dir.), (1993) Les objets dans l'action, Raisons pratiques, №4, Paris, Éditions de l'EHESS

DASTON Lorraine (ed.) (2000), Biographies of scientific objects. University of Chicago Press.

KÖHLER Wolfgang (1925) The Mentality of Apes, New York : Harcourt, Brace & co Inc.

LYNCH Michael, (1985), Art and Artifact in Laboratory Science: A Study of Shop Work and Shop Talk, London, Routledge & Kegan Paul.

WASHBURN David, RUMBAUGH Duane, et PUTNEY Thompson, (1994), Apparatus as milestones in the history of comparative psychology. Behavior Research Methods, Instruments, & Computers, vol. 26, no 2, p. 231-235.

 

 


Personnes connectées : 4 Vie privée | Accessibilité
Chargement...