En France, les crèches sont créées à la fin du XIXe siècle pour accueillir les enfants des familles pauvres dont la mère travaille. Les crèches ont alors surtout pour fonction de répondre aux besoins les plus élémentaires des enfants et d'éduquer leur comportement. Il s'agit, d'après la puériculture naissante qui se développe dans un contexte hygiéniste et de lamarckisme social, d'endiguer la dégénérescence de la population. A partir de la seconde moitié du XXe siècle, alors que les crèches acquièrent la nouvelle fonction sociale de promouvoir l'égalité femmes-hommes, elles accueillent les enfants des classes moyennes et des classes supérieures, ces dernières étant même aujourd'hui sur-représentées. Il s'agit désormais pour les crèches d'assurer au maximum le développement cognitif et non cognitif des enfants en même temps que de les familiariser à la culture dite « légitime » et de les préparer à la scolarisation.
Au nom de la justice sociale, l'accueil des enfants défavorisés en établissement d'accueil du jeune enfant (EAJE) est devenu officiellement une priorité en France depuis une dizaine d'années. Il existe en effet un consensus scientifique concernant l'impact bénéfique de l'accueil collectif pour les enfants défavorisés, en particulier en ce qui concerne le développement du langage, pour lequel ceux-ci accusent un retard significatif dès le plus jeune âge. Or, ce retard est prédictif, à moyen et long terme, d'une moins bonne réussite scolaire et professionnelle, d'une moindre intégration sociale et d'une moins bonne santé. De fait, les crèches se voient confier une mission nouvelle, qui relève tout à la fois de la santé publique et de l'ingénierie sociale : compenser les conséquences des inégalités sociales à la naissance sur le développement des enfants et favoriser leur inclusion. Ainsi, plusieurs dispositifs ont été mis en place au niveau national et local pour augmenter le nombre d'enfants défavorisés en crèche.
Or, on peut se demander si l'accueil accru d'enfants défavorisés pose des problèmes particuliers d'adaptation pour les crèches et si celles-ci sont en mesure de maintenir une bonne qualité d'accueil. L'étude APPIE-MIX se propose ainsi de mener l'évaluation de la viabilité d'un tel dispositif auprès de la commune de Bordeaux. En me fondant sur l'analyse thématique d'un corpus constitué d'entretiens et d'observations exploratoires auprès d'experts et d'institutionnels, j'aimerais montrer que l'ingénierie sociale mise en place en faveur des enfants défavorisés exige a priori des crèches une réflexion sur les pratiques et les techniques éducatives jusqu'à présent mises en œuvre afin de les adapter ou d'en mettre en place de nouvelles, ce qui, in fine, implique à la fois inventivité et acquisition de nouveaux savoirs.