« Je n'éprouve pas du tout le besoin d'être décoré, mais j'ai le plus grand besoin d'avoir un laboratoire » écrivait, en 1903, Pierre Curie à Paul Appell, qui avait proposé son nom pour la Légion d'Honneur. Le laboratoire Curie, une trentaine d'années plus tard, était l'un des plus grands laboratoires français de sciences physiques. Ce qui pouvait apparaître comme un aboutissement, couronné par l'attribution de cinq prix Nobel, ne constituait cependant pas, du point de vue des principaux acteurs, une solution satisfaisante au problème posé par Pierre Curie. Au regard du développement de leur discipline, l'étroitesse des laboratoires et le manque de moyens restaient au centre de leurs préoccupations.
Cette communication retrace cette quête pour le laboratoire, de la génération de Pierre et Marie Curie à celle d'Irène et Frédéric Joliot-Curie, jusqu'à la Seconde guerre mondiale. Elle vise dans un premier temps à illustrer, à travers la question des lieux de recherche, la faiblesse, sur la longue durée, des moyens attribués à des laboratoires où se faisait pourtant une science présentée comme une fierté nationale. Le manque d'espace dans les laboratoires fut un problème récurrent auxquels étaient confrontés les physiciens français, que la reconnaissance scientifique internationale ne permettait pas de surmonter. Pierre et Marie Curie se trouvèrent à l'étroit tout au long de leur parcours scientifique : dans les laboratoires de la Sorbonne des années 1890, dans l'atelier et le hangar de l'ESPCI où ils isolèrent le radium, dans le laboratoire de la rue Cuvier, ou ceux de l'Institut du Radium après-guerre. Dans les années 30, Frédéric Joliot retrouva des difficultés comparables quand il dut faire installer le premier cyclotron français dans un sous-sol du Collège de France, au moment des débuts de la Big Science en physique nucléaire. Nous montrerons comment ces scientifiques durent souvent s'approprier et reconfigurer des espaces initialement conçus pour des usages bien différents.
Dans un second temps, c'est à la place jouée par certains lieux symboliques dans le discours public déployé par ces chercheurs pour appuyer leurs revendications de plus d'espace pour les recherches que nous nous intéresserons. Le hangar de la découverte du radium a notamment été mis en scène par les Curie eux-mêmes pour illustrer la mesquinerie des moyens attribués pour les laboratoires, et forger, quitte à déformer les faits, l'image du chercheur pauvre œuvrant pour le seul bien de l'humanité, dans un laboratoire étroit et mal équipé.