La pensée d'un système européen de l'électricité dans lequel les différentes nations seraient interconnectées par un « super réseau » n'est pas nouvelle. Elle remonte aux années 1930, lorsqu'Oskar Oliven, un ingénieur allemand, conçoit cette idée d'une Europe électriquement interconnectée[1]. Si cet idéal d'un réseau européen interconnecté ne trouve sa concrétisation qu'en 1995 avec la synchronisation des deux Europe de l'électricité, calquée sur les blocs qui scindent le continent tout au long de la Guerre froide, nous retrouvons ce désir de mettre au service de l'idéal européen son système énergétique tout au long du second XXe siècle, de Jean Monnet, architecte de la CECA pour qui l'énergie atomique est un levier majeur dans la constitution d'un ensemble européen, à l'effective création d'une Union européenne avec le traité de Maastricht du 7 février 1992. Cependant, cette structuration de l'Europe politique ne se fait pas sans conséquences pour les systèmes et régimes énergétiques, l'ouverture du marché européens de l'électricité et sa libéralisation permettant d'une part une plus libre circulation des investissements et un partage des différents parcs productifs tout en limitant les pouvoirs des monopoles, mais d'autre part, contribuant à un glissement subtil entre un régime énergétique technopolitique, hérité notamment des programmes nucléaires des années 1950-1960[2], et quelque chose que l'on pourrait décrire comme « technoéconomique », dérivé de la définition de Gabrielle Hecht, mettant au service du marché et des économies les technologies et industries électriques européennes. Nous interrogerons ainsi les implications pour le réseau interconnecté et le parc nucléaire dans ce qui semble être un glissement philosophique du régime énergétique européen, sans pour autant négliger les effectifs changements qu'incarne la libéralisation, qui par l'ouverture des marchés de l'électricité semble concrétiser le rêve émis par Oliven soixante ans plus tôt.
[1] Vincent Lagendijk, « Histoire de l'idée d'un système européen de l'électricité : projet, progrès, persistance », Annales historiques de l'électricité 6, no 1 (2008): 57‑79, https://doi.org/10.3917/ahe.006.0057.
[2] Gabrielle Hecht, Le rayonnement de la France, énergie nucléaire et identité nationale après la seconde Guerre Mondiale, Amsterdam, 2014.